Agence Germain Pire

Home

Bottom

Day



Vernissage de Rachel Labastie


De l'apparence des choses, Chapitre IV : Marcher sur le Feu

6 mai - 7 juin 2014
Vernissage le mardi 6 mai 18h / 21h

Entretien avec Ashok Adicéam, commissaire indépendant:

Diplômée des beaux-arts de Lyon, Rachel Labastie vit aujourd'hui entre Bruxelles et Paris. Son parcours et sa pratique sont clairement ancrés du côté de la sculpture. Il faut voir dans cet engagement une mise en danger du corps : à la fois du côté de sa représentation mais aussi comme adjuvant de la pratique artistique. A propos de son statut de « sculptrice », l'artiste explique : « Je me sens comme mes sculptures, sur la brèche, maintenues dans une incertitude. J'aime cette tension qui m'implique physiquement dans la réalisation des œuvres et j'aime sentir que j'habite le temps nécessaire à leur existence ». Attachée à produire des pièces souvent figuratives, dont les formes demeurent reconnaissables, Rachel Labastie semble pourtant insister sur l'ambivalence de ces mêmes formes. Celle-ci est sans aucun doute « accélérée » par les matériaux utilisés : céramique, grès, émail, porcelaine. Ces matériaux plutôt nobles et précieux sont mis au service de formes pour le moins inquiétantes.
Cette « singularité dérangeante » est particulièrement sensible dans l'exposition qu'elle présente à la galerie Odile Ouizeman à Paris. Pour celle qui se définit comme « un passeur », faire de la sculpture aujourd'hui est une posture complètement en inadéquation avec l'époque, comme travailler la céramique. Son engagement, physique et mental, à donner de la matérialité à ses idées est total : « j'ai appris à utiliser certains outils spécialement pour donner existence à mes projets, et passer de la recherche à la mise en forme de la matière » nous déclare-t-elle à l'occasion de cet entretien au sujet de sa nouvelle exposition. Sans nous dévoiler tous les secrets et les mystères de ses créations, Rachel Labastie nous racontent en creux ce qui est mêlé : Eros à Thanatos et son langage plastique à des formes littéraires des plus élaborées...

AA/ Cette exposition constitue le quatrième volet d'une série d'expositions intitulée de « l'Apparence des choses ». Marcher sur le feu vient donc compléter « Spiritours, Entraves, Vestiges qui portait sur l'animalité... Est-ce une démarche « encyclopédique » qui vise à conserver une mémoire culturelle ou plutôt une forme de récit, une narration proche de l'autobiographie ?

RL / Le dernier chapitre Vestiges parlait de l'expérience de la durée et ce qui nous lie aux autres, voire nous aliène à eux. C'était une réflexion sur les liens familiaux, communautaires et sociaux et leur influence sur nos comportements et dans notre construction de notre identité. Elle questionnait notre part animale, la part d'ombre, enfouie, qui sommeille en chacun de nous : le refoulé qui nous anime ou l'animal en nous qui se nourrit de nos forces profondes. Mon travail traite de la question de l'instinct, des archétypes mais aussi de l'inconscient collectif. C'est de la mémoire de cet Animal collectif dont il est question mais aussi de son actualité. J'essaye de lui donner une forme et un contenu qui soit le plus universel possible. Mais bien sur mon histoire personnelle et mon expérience propre lui donne un corps singulier, une matière propre et un langage, celui de la sculpture, qui est le mien. Pour ce nouveau chapitre présenté à la galerie Odile Ouizeman que j'appelle Marcher sur le feu j'évoque l'action d'un rituel ancestral qu'on retrouve chez de nombreux peuples. A l'épreuve du feu, il s'agit de confronter ses peurs et de les transformer. De vivre l'expérience du feu, afin d' habiter vraiment son corps.

AA/ Vous avez choisi comme image de l'exposition, votre œuvre « Foyer » qui est formée de différents fragments de corps calcinés (tibias, côtes, bassins, crânes), modelés en céramique et rassemblés en tas sur des formes en argile noire cuite qui rappellent des morceaux de bois brûlé. S'agit-il d'un événement tragique ou une source de chaleur rassurante ?

RL /Le titre condense toute cette ambiguïté. Il nous ramène aux restes d'un feu mais aussi au lieu qui abrite la famille. Dans le mythe raconté par Platon dans Protagoras c'est à partir du feu que l'homme va échapper à l'animalité et à la disparition certaine. Le feu c'est la civilisation, ce qui rassemble les corps. Le feu de camp est le premier lieu dans l'histoire du monde où les corps (la famille, la tribu, le clan) se sont rassemblés pour se réchauffer mais aussi pour parler, échanger. C'est le lieu du partage de l'héritage chez les nomades. Mais les restes de corps représentés nous ramènent pourtant brutalement à l'image des charniers. Il s'agit aussi d'une Vanité. Un lieu humble qui malgré sa radicalité est empreint d'une certaine douceur. Foyer fait simplement état de notre fragilité en transcendant la question de l'absence et de la disparition. Il représente notre condition humaine : l'amour, le partage, la famille, le lien, la transmission puis la mort. Ma grand mère est née parmi le peuple nomade puis jeune adulte elle s'est sédentarisée. Un jour elle m'a dit : « Le jour où les gitans on perdu le feu, ils ont perdu leur âme. » Je pense qu'elle voulait parler du fait de perdre le LIEU de la transmission et du partage. De la perte des HISTOIRES. La tradition du récit pour transmettre un message traverse l'histoire humaine des premiers clans humains à l'industrie cinématographique. D'ailleurs aujourd'hui politiques, industriels, publicitaires ont compris que la mise en récit était un outil très puissant.

AA/ Il y a dans le titre de votre exposition « Marcher sur le feu » et également dans votre pratique, l'idée de la transformation. On lit dans « Cuire le Monde », un ouvrage de recherche sur les textes de l'Inde ancienne, que « de tous les animaux susceptibles d'être des victimes sacrificielles, l'homme est le seul qui puisse faire des sacrifices. ». Votre travail artistique peut-il s'apparenter à une recherche anthropologique sur la "Violence et le Sacré" (l'ouvrage de René Girard, 1923- ) ?

RL/Oui le feu est l'outil de transmutation de la terre argileuse en céramique : elle subit par la cuisson une transformation irréversible. De même, dans le rituel de la marche sur le feu, il est question de transformation intérieure. « Cuire le monde »... tellement d'images me viennent à l'esprit à l'évocation de ce magnifique titre d'un ouvrage que je n'ai malheureusement pas encore lu ! Je le ressens comme l'ambiguïté même de la nature de l'homme capable d'être sujet et objet du sacrifice, de la beauté et ..de la violence. La sculpture m'offre une matière et un corps pour incarner cette ambivalence. Comme par exemple « Haches » une installation céramique que j'ai réalisée récemment. Il s'agit d'une série de haches en terre cuite de couleur brun foncé. Les haches ne sont pas posées au mur mais semblent plantées dans celui-ci. Dans ce travail je parle du geste. La hache c'est le prolongement du bras. J'ai utilisé une terre de Saint Aubin qui a comme caractéristique de mal supporter la cuisson à haute température. Jouant avec cette particularité j'accentue le geste en lui faisant subir des déformations. Elle semble figée en plein mouvement. Une des premières arme-outil de l'homme, il s'agit d'un objet très ancien chargé de sens multiple qui renvoie à l'expérience primordiale, de la pierre et du minerai.

AA/ Votre œuvre 'entraves' portent aussi cette ambivalence entre séduction et violence . Elle représente des chaînes mais réalisées en porcelaine. Y a t il de la douceur à être emprisonné? Traite t elle de la 'Servitude volontaire' comme l'a écrit La Boétie (1530-1563) ?

RL/De la 'servitude volontaire' est un ouvrage très intéressant. L'état d'obéissance est une condition préalable et son maintien est un sujet complexe qui m'intéresse énormément.
Ce qui est également très important dans Entraves c'est qu'elles sont installées au mur sur de gros clous en acier et alignées à une même hauteur, toutes différentes mais semblables par leur matière délicate et fragile et leur blanc immaculé. Leur monstration leur confère une fonction « utilitaire». Le corps est évoqué par son absence. Différentes époques, différentes contraintes pour une même finalité : l'asservissement.
Elles suggèrent effectivement que nous sommes des esclaves qui inventons mille stratagèmes pour avoir l'illusion d'être libre, car nos prisons nous rassurent. Peut-être qu'être libre, c'est juste avoir conscience du poids de nos chaînes ?

AA/ Vos « bottes » : elles donnent elles l'impression de « revenir de loin » : réalisées en céramique et grès enfumé, elles modifient l'image spontanée que chacun a en tête des fameuses bottes en caoutchouc. Si celles que nous portons habituellement nous protègent - permettant de marcher dans l'eau sans se mouiller les pieds, celles-ci semblent plutôt avoir traversé le feu, avoir connu une « épreuve plastique ». Vous-même avez-vous l'impression d'être revenue de loin ?

RL/Elles ne parlent pas d'une histoire en particulier. Chacun peut s'y projeter. Ce qui m'intéresse autant dans la création que dans la vie ce n'est pas où je vais mais le chemin que j'emprunte. L'aventure que chaque pièce me fait vivre. « Bottes » parle du temps de l'expérience plastique mais aussi de l'expérience humaine. La traversée qui se passe « dans » et « avec » la durée. Les souillures créées par enfumage différent d'une paire à l'autre. Elles évoquent du temps mais aussi deviennent une forme de beauté instaurant une narration et leur conférant une individualité. Dans « cage » réalisé en 2007 que je présente aussi dans « Marcher sur le feu », le procédé de transformation se passe cette fois ci durant le temps de l'exposition et non comme dans « Bottes » au moment de la combustion. La sculpture représentant une cage est l'ossature, le squelette sur lequel de l'eau se condense, le givre se forme, puis la glace, faisant ainsi grossir les barreaux, modifiant l'apparence et la forme du matériau. Une nouvelle forme se construit. Dans la durée, elle tend à devenir un bloc de glace. Cette pièce se façonne et évolue dans le temps de l'exposition selon la nature du lieu et du contexte où elle se situe : température, humidité, fréquentation du lieu...

AA/ Votre statement artistique semble résider dans cet engagement à produire vous-même, à travailler avec vos mains, votre corps entier tendu dans ce face à face avec la matière. Votre art est physique, charnel. Il y a toujours une part à la fois de séduction et de violence dans votre rapport à l'œuvre et dans ce qu'elle délivre.

RL/Ce rapport est particulièrement visible dans Enlisement que je viens de réaliser au Transpalette à Bourges. Il s'agit d'une sculpture en terre crue, d'environ 7 m par 5 m que j'ai réalisé avec 1 T 5 d'argile. On y voit une barque à échelle réelle qui a été comme dégagée de la vase. Il s'agit d'une sculpture réalisée essentiellement à mains nues. Sont visibles : coups de poings, mains, pieds, empreintes de genoux... Ici je parle du geste, du poids. Il y a quelque chose d'un acte désespéré de fuite. Une fuite vouée à l'échec par le matériaux qui la constitue. Rien n'étant plus lié au sol que la terre. Il y a un rapport performatif également puisque toute les traces des extrémités de mon corps sont visibles sur la pièce. J'ai été obligé d'être dans l'oeuvre pour la réaliser. Je l'ai traversée, je m'y suis mise à genou, je m'y suis appuyée...c'est ce rapport qui m'intéressait.

Vernissage de Rachel Labastie
Location: Galerie Odile Ouizeman
10-12, rue des Coutures Saint-Gervais
75003 Paris
M° Saint-Sébastien - Froissart, Saint-Paul, Chemin Vert
France
Phone : +33 (0)1 42 71 91 89
Fax : +33 (0)1 42 71 94 13
Mail : contact@galerieouizeman.com
Internet Site : www.galerieouizeman.com
Date: Tuesday, May 6, 2014
Time: 18:00-21:00 CEST

id : 56734


Top