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Vernissage de Liz Magor "Humidor"


du 9 septembre au 29 octobre
Vernissage vendredi 9 septembre, 18h-21h

Vernissage de Liz Magor "Humidor"
Portrait de l'artiste en femme-oiseau (d'après Franju), par Marcelle Alix

C'est un plaisir de côtoyer pendant deux mois la force tranquille d'objets qui ne s'imposent pas à nous. Les sculptures murales de Liz Magor sont des compagnons délicats qui chaque jour, nous disent quelque chose de notre rapport à l'Autre, humain ou pas, animé ou inanimé. Ils ne nous font pas la leçon mais nous guident plutôt vers une relation symbiotique, au gré de laquelle les vieux cartons et les sachets en plastique affirment la vie au sein d'un système entropique vécu dans l'excès, où le familier, entre les mains de l'artiste, dévoile son potentiel régénératif, sa puissance infinie. L'exposition personnelle de Liz Magor qui s'achève au Musée d'art contemporain de Montréal s'intitulait Habitude. Il n'y a aucune fatigue dans les habitudes que Liz et les artistes de la galerie approchent ici avec nous, ce sont des rituels ensorceleurs qui osent toucher l'autre par accumulation et juxtaposition de points de vue et font de ce lieu le foyer de notre famille d'élection.

CB: Je suis récemment retournée au musée de Cluny, avant tout pour regoûter à la douceur bienfaisante qui y règne. Les thermes antiques en particulier donnent au corps la meilleure des places, en lui offrant une protection et une respiration infinie. Je fus frappée, cette fois-là, par le rapport fécond qui me semblait exister entre le très singulier Christ aux liens, en bois rehaussé de polychromie et les oeuvres récentes de Liz Magor qui consistent à « pétrifier » des boîtes en carton pour en faire la base d'une sculpture qui combine habilement de la matière modifiée et des objets familiers. La technique qu'elle utilise, à base de gypse polymérisé mélangé à du pigment coloré, remplace peu à peu le carton qui au final s'absente - sorte de moule qui donne ce maintien si particulier à la sculpture de Liz - pour que s'impose une surface proche du minéral. Le Christ aussi est parsemé d'éclats colorés et de petits trous. Autant d'usures, de phénomènes chimiques et d'accidents qui viennent côtoyer, comme chez Liz, des gestes assurés, une confiance aveugle dans le pouvoir des formes, quelles qu'elles soient: illusionnistes (comme ce carton devenu pierre) ou brutes de réalisme (comme ces fripes et accessoires habilement mis en scène). Je me demandais si tu avais pensé toi aussi à la place que se donne Liz à l'intérieur du processus créatif, n'est-ce pas là encore une artiste qui se contente de créer un système de circulation pour la pensée bien plus fluide que si elle avait décidé de tout transformer, d'assujettir chaque particule de matière?

IA : c'est vrai qu'il y a de façon évidente chez Liz une volonté de « laisser faire » certaines formes, de les utiliser pour leurs potentialités narratives, sans se sentir pour autant écrasée par ce qu'elles portent avec elles. Un respect pour le monde des objets qui ne place pas « l'Artiste » ou l'humain dans une position démiurgique vis-à-vis des choses. On aurait plutôt l'impression qu'elle adopte une posture d'ouverture, de curiosité, de modestie, qu'elle est « agie » par les objets, autant qu'elle agit sur eux. J'aime beaucoup cette possibilité qu'elle nous offre d'avoir une relation affective à ses œuvres. Il me semble que c'est une dimension importante de son travail : les cigarettes qui sont présentes dans certaines œuvres ou représentées dans l'espace d'exposition (chez Triangle à Marseille en 2013, elle avait habillé les piliers pour qu'ils ressemblent à des cigarettes) disent cette notion de réconfort. Quand on fume, c'est souvent pour se rasséréner, s'offrir un « petit plaisir ». Les barres de Toblerone, les papiers d'emballages de chocolats ou les peluches que l'on retrouve dans ses sculptures sont pour moi autant de signes de réconfort qui nous donnent envie d'aller vers elles. Elles présentent une familiarité affective et simultanément, elles nous repoussent car ce sont aussi des vanités, des memento mori, non ?

CB : Je crois en effet que Liz est très consciente de créer des œuvres qui questionnent notre rapport à la mort. Elle me semble parier sur une continuité comme chez les Egyptiens. Elle met en scène des objets qui sont sans impatience. Leur présentation indique ce tranquille retrait. Ils sont bien là, présents au regard et au toucher, mais ils se placent au bord du temps, dans une autre vie qui a été la leur et surtout pas encore dans leur disparition. L'artiste se met dans la position de quelqu'un qui accompagne les objets au-delà de leur usage et en fait d'éternels évadés. Lorsqu'ils atteignent notre présent, c'est qu'ils ont réussi à établir ce lien affectif dont tu parles. Liz nous sort de l'image pour privilégier une lecture par la main. As-tu noté toi aussi qu'elle tripote constamment ces œuvres quand elle en parle ? Elle les anime comme on dresse la table en conversant abondamment avec ses amis de sujets divers et variés. On est loin du message unique et sans équivoque de la nature morte, non ?

IA : oui c'est vrai, il y a presque quelque chose de l'ordre de l'objet transitionnel si on voulait aborder le travail par le biais de la psychanalyse. Là il s'agirait de marquer le passage de la vie à la mort pour suivre ta comparaison avec les Egyptiens, du coup d'imaginer la continuité entre les deux états, comme un prolongement de l'un dans l'autre.
L'idée d'une lecture « par la main » m'intéresse beaucoup, c'est une belle formule. Les œuvres de Liz donnent évidemment à tous envie de toucher pour « savoir » de quoi elles sont faites, pour démêler le « vrai » du « faux ». C'était ma tentation aussi la première fois que j'ai vu le travail exposé. Maintenant que j'en ai une connaissance plus profonde, faire la différence entre le « fait par l'artiste » et le « readymade » m'intéresse moins. La continuité d'états que tu évoques s'exerce tout aussi bien au niveau formel. Liz crée des boîtes, des cocons, des socles pour ces objets destinés au rebut ou vendus à bas prix. On sent une tendresse infinie dans ce répertoire de gestes. Pour moi les interventions minimes sur les œuvres formées de couvertures tachées et trouées que nous avions exposées en 2014 dans L'intruse (reprises au fil coloré, présentation sur cintres, films plastiques façon « sortie de pressing ») sont de même nature que la création des socles/boîtes de gypse polymérisé présents dans les sculptures de cette exposition. Ce sont des ajouts, des adjuvants, qui accompagnent le ou les objets trouvés, qui les entourent. Ces nouvelles œuvres de grande dimension nous invitent, avec une grande délicatesse, à considérer le monde au-delà des catégorisations binaires habituelles : vivant/ mort, naturel/ fabriqué, neuf/ recyclé, socle/ objet... Liz déploie dans son travail une énergie qui est en phase avec la remise en cause actuelle des hiérarchies entre l'animé et l'inanimé par exemple. Le fait qu'elle ait choisi de vivre une partie du temps sur Cortes Island, une île très peu peuplée près de Vancouver, n'est probablement pas étranger à tout cela.

CB : C'est formidable que tu évoques cette vie insulaire que Liz adopte régulièrement. Il y a là, je le crois aussi, une clé de compréhension essentielle à cette œuvre qui aurait pu devenir celle d'une écrivaine, avec cette idée de retraite obligatoire pour pouvoir créer. Seulement Liz est plus aventurière et plus touche à tout ; c'est une différence importante. Quand elle retouche ces couvertures récupérées, elle définit son rapport au travail qui est fait de petit gestes c'est vrai, mais toujours connectés à une histoire plus large. Je ne peux m'empêcher de songer à la vie des pionniers, à celle des indigènes ou encore à ces couvertures qui finissent en boule à la fin d'un vol long-courrier. Je vois des corps qui tentent de se réchauffer, des hommes et des femmes qui forment des tribus éphémères. Chaque mouvement dissout le lien et entraîne une dispersion, on s'écarte si facilement les uns des autres. Le travail de Liz, c'est de faire du lien pour unir durablement plusieurs éléments qui ont chacun leur monde. Liz ne sort jamais de la chaîne de production, mais ce qu'elle crée raconte ce désir de trouver le repos ou l'apaisement face aux objets qui immanquablement circulent, se détachent de nous, que nous le voulions ou pas. L'artiste attendrit la jouissance et la perte que pratique inlassablement l'être humain, à travers des visions de buffets festifs désertés ou des intérieurs muséifiés au sens d'une authenticité populaire et archaïque. Liz tient compte d'un amour halluciné qui nous lie à la réalité en créant des œuvres verticales, mais étagées comme les tapisseries médiévales de Cluny. De cette verticalité (inévitablement humaine), elle extrait une ascension jubilatoire pénétrée de douceur mélancolique. Chaque élément peut passer au premier plan selon l'attention que lui porte celui qui regarde. Liz expose nos oripeaux et ceux de l'animal comme des pense-bêtes pour nous rappeler que notre mémoire est courte et la réalité jamais assez explorée.


Liz Magor est née en 1948. Elle vit à Vancouver (Canada). Triangle Marseille a montré une sélection de ses oeuvres en 2013 (cur. Céline Kopp). Elle a participé à de nombreuses expositions collectives à Vancouver Art Gallery, à la National Art Gallery à Ottawa, au Seattle Art Museum ou au Wattis Institute, ainsi qu'à Documenta 8 et à la Biennale de Venise. Le Musée d'Art Contemporain de Montréal lui consacre une exposition rétrospective jusqu'au 5 septembre (cur. Dan Adler et Lesley Johnstone) qui tounera en 2017 au Kunstverein in Hambourg et au Migros Museum de Zurich. La présentation de ses derniers travaux à Glasgow Sculpture Studios d'avril à juin dernier (cur. Kyla McDonald) aura été un moment important de sa recherche que nous exposons aujourd'hui à Paris. Le Crédac-centre d'art contemporain d'Ivry-sur-Seine organise simultanément une exposition personnelle réunissant un bel ensemble d'oeuvres de ces deux dernières années (cur. Claire le Restif et Nigel Prince), à la suite de l'exposition de Peep-Hole Milan en 2015. Liz Magor sera en résidence au DAAD de Berlin en 2017. Elle est également représentée par Catriona Jeffries à Vancouver, Susan Hobbs à Toronto et Andrew Kreps à New York.
Location: Galerie Marcelle Alix
4, rue Jouye-Rouve
75020 Paris
M° Pyrénées, Belleville
France
Phone : +33 (0)9 50 04 16 80
Mail : demain@marcellealix.com
Internet Site : www.marcellealix.com
Date: Friday, September 9, 2016
Time: 18:00-21:00 CEST

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