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Vernissage de Ian Kiaer "Endnote, tooth"


5.04 - 27.05.2017
Vernissage mercredi 5 avril, 18h-21h

Les œuvres de Ian Kiaer ont des façons d'être, appelons ça des manières, des rythmes, des allures, des styles. Ce travail comprend le réel comme une multitude, une pluralité à l'image des nuances qu'offre la vie elle-même. Chaque chose risque sa forme initiale entre les mains de l'artiste, au contact des espaces d'expositions et des visiteurs. Chaque proposition prend le parti de l'existant, revendiquant l'héroïsme de la moindre chose. Donner de l'importance à chaque élément, jusqu'au plus petit objet posé à même le sol et qui nécessite de fléchir son corps pour le regarder. Cette exposition est un hymne à la couleur et à une éthique qui n'est rien sans la plasticité : l'œuvre comme un mode d'existence plus qu'un mode d'apparaître.

CB: Je me suis rendu compte récemment que j'étais particulièrement touchée par les artistes qui travaillent à ralentir le flux des images pour véritablement protéger un rythme souple. Ian Kiaer m'a toujours donné l'impression d'occuper silencieusement la place décalée d'un individu discret se contentant de retarder au maximum ce rythme en travaillant une forme de dérive, un rythme qui admet l'imperfection, le manque ou l'ajout de quelque chose qui bouleverse un ordre pensé au préalable. Plus qu'une méthode, je vois dans le travail de Ian Kiaer une ascèse qui déserte l'idée d'une forme persuasive pour reconnaître le précieux mouvement qui fait d'une trouvaille une œuvre et d'une œuvre une matière première. Son goût pour la matérialité du monde dépasse le cadre de la peinture au sens classique. C'est comme si cet amoureux de la peinture préférait travailler sur la précarité et la défaillance qui existent pour chaque œuvre. L'écart entre l'œuvre d'art et la réalité est parfois immense, trop grand en fait. Les œuvres de Ian prouvent que la réalité ne doit jamais se faire oublier, elle doit agir comme le fait un dialogue avec quelqu'un sur quelque chose... l'art comme une monnaie d'échange plutôt qu'un objet.

IA : c'est très beau cette conception de l'art comme monnaie d'échange, ou comme ouvrant la possibilité d'un dialogue entre égaux. C'est une entrée intéressante pour définir la position de Ian Kiaer comme une forme de marginalité. Pour autant cette marginalité n'a pas à se placer en-dehors du réel, elle négocie toujours avec le réel, mais depuis une position de vulnérabilité : elle refuse la place de pouvoir que peut occuper l'artiste. Il me semble que son travail s'apparente à la position « à côté » (nearby) que la cinéaste et théoricienne féministe Trinh T. Minh-ha définit dans son œuvre : c'est-à-dire la possibilité de décentrer le travail, d'être à la fois à l'intérieur et à l'extérieur (de la peinture, de l'art, de l'histoire). Dans le cas de Ian, c'est particulièrement visible dans son incessante volonté de faire de l'art tout en se référant souvent-mais marginalement-à l'architecture (à travers les « maquettes » qu'il bricole et les titres de ses œuvres). Le projet qu'il a conçu pour la galerie est intitulé Endnote, tooth : il choisit de se situer dans les notes de bas de page (« endnote ») d'un propos librement inspiré de la Tooth House de Frederick Kiesler. Ian ne parle pas « de » Kiesler, ou « à propos » de la Tooth House, il s'exprime avec le travail de Kiesler en tête, tout contre, à son contact. Il occupe sa propre place mais touche d'autres domaines, d'autres objets. Pour autant il ne s'arroge pas le droit d'en faire des sujets de recherche, c'est une véritable éthique de travail qu'il déploie. Trinh T. Minh-ha l'exprime parfaitement : « chaque élément construit dans un film fait référence au monde autour de lui, en ayant en même temps sa propre vie. Et cette vie est précisément ce qui manque quand quelqu'un utilise un mot, une image, un son comme outil de pensée. Dire ainsi qu'on préfère parler à côté plutôt que de parler à propos est un grand défi. Parce qu'en réalité, ce n'est pas juste une technique ou une affirmation qu'on fait à l'oral. C'est une attitude dans la vie, une façon de se positionner vis-à-vis du monde. »* C'est là ce qui fait la différence entre un travail d'artiste et un travail de chercheur-e : les œuvres de Ian Kiaer ont leur propre vie, leur poésie.

CB : pour une fois, je parlerai du visuel qui accompagne ce texte. Ce petit cavalier du Trecento peint par Simone Martini me renvoie évidemment à Ian Kiaer, puisqu'il s'agit d'un portrait fantasmé, mais aussi plus largement à son travail, habile arrangement de divers éléments qui coexistent dans l'espace d'exposition et auxquels l'artiste confère des rapports nouveaux que tu as déjà évoqués. La position centrale du cavalier dans la fresque suggère un rythme particulier, une position en retrait des deux cités qui l'entourent. Ce qui m'intéresse le plus, ce n'est pas la distance qui sépare le cavalier des autres éléments de la composition, bien que cela pourrait amorcer une réflexion importante quant à ce qui pousse Ian Kiaer à éclater dans l'espace les différentes parties d'une même œuvre, mais cet habit que porte le cavalier et qui trouve un étonnant prolongement grâce au caparaçon du cheval. Bien qu'il s'agisse d'un cavalier portant ses armes (des losanges en enfilade), j'y vois une jolie manière de parler de l'engagement de Kiaer, à la suite de tes mots. Les losanges bout à bout forment une colonne vertébrale suffisamment souple pour couvrir autant de corps et de sujets qu'il n'en faut, attendrissant ainsi les tensions, les déplaçant progressivement. Je suis d'accord avec ton développement sur la marginalité et cette peinture siennoise le dit, avec ce personnage qui est à la fois lié à la guerre et à son hors-champ. Simone Martini donne à travers ce portrait équestre la possibilité pour celui qui regarde de s'éloigner, comme il le fait, de la représentation limpide du pouvoir pour lui préférer cette plasticité gracieuse et fluide, ce rythme à pas léger, grâce auquel le cavalier se connecte à ce qui l'entoure sans manquer de naturel, en déjouant, selon la perspective barthésienne, les données conflictuelles du discours pour entrer dans le champ de l'indécidable ou de l'inassignable. Infléchir, déborder ou se déporter, à l'image de ce petit sabot planté sur le bord de la frise servant de cadre.

IA : Parler du travail de Ian à travers la description d'une image de peinture classique fonctionne particulièrement bien et tu as raison de revenir sur la structure formelle qui ne hiérarchise pas le motif et le fond (ou l'homme, l'animal et le paysage) dans l'image de Martini car l'absence de hiérarchie entre les différents éléments d'une installation est aussi une donnée fondamentale des œuvres de Ian. Une fenêtre dans l'espace d'exposition peut prendre autant d'importance qu'une étoffe tendue sur une toile. La couleur du sol, la hauteur des murs résonnent avec les teintes des matériaux utilisés. Nous avons été plusieurs fois surprises de la façon dont son travail exposé dans la galerie semblait toujours étrangement coordonné avec notre carrelage prétendu « difficile ». Pour moi, l'installation de l'immense œuvre gonflable transparente et dorée de sa dernière exposition personnelle (a.r. nef, gonflable, 2013) reste un moment fort de la vie de la galerie. Ian Kiaer déplace le regard de ce qui est traditionnellement le centre de l'exposition (l'œuvre) vers la périphérie (un espace qui se voudrait neutre pour accueillir l'œuvre) affirmant sans cesse ce principe de non-hiérarchie. Pour son exposition intitulée Il baciamano à la Fondation Querini Stampalia à Venise en 2011, il s'était inspiré d'un maître italien du 18ème siècle, Pietro Longhi, pour parler de la forme mineure et de ce que cette forme peut dire sur le monde dont elle témoigne, à l'inverse du discours porté par les formes majoritaires. Je crois personnellement à la puissance des formes minoritaires et marginales comme présentant des alternatives possibles mais quasi-invisibles à ce qui s'impose à nous comme étant la norme. Elles nécessitent cependant une forme d'attention particulière, le rythme ralenti et souple dont tu parlais au début de cette conversation. Nous obliger à ralentir, à regarder entre les œuvres, à considérer les marges de la peinture, de l'art : là où se trouve toujours le potentiel politique d'un travail artistique.

*Trinh T. Minh-ha en conversation avec Nancy N. Chen (1992)

Ian Kiaer est né en 1971 à Londres, où il vit. Il a notamment bénéficié d'expositions personnelles au Neubaeur Collegium, Chicago, à Lulu, Mexico, au Henry Moore Institue, Leeds, au Aspen Art Museum, au Kunstverein Munich ainsi qu'à la Galleria d'Arte Moderna e Contemporanea de Turin. Son travail a également été montré dans des expositions collectives à la Kunstsaele Berlin (DE), au MUDAM (cur. Christophe Gallois), à la Biennale de Rennes (cur. Anne Bonnin), à la Tate Britain, au British Art Show (cur. Lisa Le Feuvre), au Hammer Museum, Los Angeles ainsi qu'à la Xe Biennale de Lyon (cur. Hou Hanru).
Le projet Endnote, tooth continuera à la galerie Barbara Wien, Berlin (vernissage le 28 avril) et au Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris plus tard dans l'année.

Remerciements à : Guilhem Chabas, François Orphelin, Lee Triming et Jieun Kiaer

Vernissage de Ian Kiaer "Endnote, tooth"
Location: Galerie Marcelle Alix
4, rue Jouye-Rouve
75020 Paris
M° Pyrénées, Belleville
France
Phone : +33 (0)9 50 04 16 80
Mail : demain@marcellealix.com
Internet Site : www.marcellealix.com
Date: Wednesday, April 5, 2017
Time: 18:00-21:00 CEST

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