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Vernissage de l'exposition "La photographie et ses dérives"


Espaces A & B

du 10 novembre au 22 décembre 2018

La photographie et ses dérives
- Pierre Duquoc
- Loïc Jugue
- Caroline Leite
- Laetitia Lesaffre
- Thibault Messac
- Pauline Moukoukenoff
- Françoise Peslherbe
- Alain Rivière-Lecœur

Pour sa troisième exposition, l'Espace d'art Chaillioux Fresnes 94 propose un voyage dans l'univers de la création photographique, en empruntant des chemins de traverse. Sont présentés les travaux de huit photographes qui ont une pratique non conventionnelle de leur médium, qui le détournent de son usage habituel. Ce sont quelques-unes de ces dérives -en rien exhaustives -que le visiteur est invité à découvrir à travers des travaux dont la diversité devrait le surprendre et, nous l'espérons, l'enchanter.

Roland Barthes a écrit, en 1977, au sujet du photographe Richard Avedon : « la photographie n'est ni une peinture, ni... une photographie ; elle est un Texte, c'est-à-dire une méditation complexe, extrêmement complexe, sur le sens. » Et, toujours en 1977, au sujet du travail de Daniel Boudinet : « La photo, c'est comme le mot : une forme qui veut tout de suite dire quelque chose. [...] Rien à faire : je suis contraint d'aller au sens -du moins à un sens. »

C'est la présence de ce sens qui nous a fait choisir les huit artistes dont les œuvres sont exposées. Chacun d'entre eux, à sa manière, réussit à arracher le médium photographique à son ghetto traditionnel de représentation prétendument objective de faits visuels, à en finir avec cette fatalité d'aliénation historique et sociale, pour, à l'instar des autres médiums plastiques, en faire un outil d'investigation et de remise en cause de notre monde. Pour reprendre les mots de Barthes : « il s'agit de produire -par une recherche difficile -un signifiant qui soit à la fois étranger à l'art (comme forme codée de la culture) et au naturel illusoire du référent. » Signifier plutôt que représenter...

Les huit artistes que nous présentons illustrent un spectre très large des pratiques photographiques contemporaines, de cette recherche d'un sens qui nous interpelle, tant dans sa forme que dans son fond : photomontage et ironie (Pierre Duquoc), portraits mouvants (Loïc Jugue), proximité avec la sculpture (Alain Rivière-Lecœur), images indirectes (Laetitia Lesaffre), art urbain (Françoise Peslherbe), fusion avec un matériau industriel (Caroline Leite), ethno-anthropologie (Pauline Moukoukenoff), fabrication de monstres (Thibault Messac)...

* * *
Les photomontages de Pierre Duquoc décrivent ce que l'artiste nomme des Minipéripéties, des scènes bizarres, parfois inspirées par des situations vécues, traitées avec un humour dans lequel l'absurdité, le nonsense anglo-saxon, prend une place importante. Ces rébus visuels n'ont pas vocation critique. Ils se présentent comme des instantanés, des tranches de vie, ancrées dans la morne réalité du quotidien. Ils mettent en avant ses dimensions ludiques, drôles, aberrantes, humoreuses, avec une approche détachée, voire distante, qui s'apparente à la pratique du calembour. Les trucages de Pierre Duquoc ouvrent ainsi des fenêtres sur un imaginaire insoupçonnable au premier abord, sur une légèreté insouciante, là où la banalité s'impose habituellement avec pesanteur. Pour ce faire, il convoque des procédés qui font écho aux collages surréalistes d'un Max Ernst, par exemple, mais réactualisés pour témoigner d'une époque qui cultive l'entassement de gadgets et leur obsolescence programmée. Un des effets de prédilection de Pierre Duquoc est la juxtaposition de sujets à des échelles différentes. Ainsi l'artiste et son chat, de tailles égales, luttent contre une escadrille de saucisses volantes, utilisant ketchup et mayonnaise comme substituts à la DCA.

Les Portraits lents de Loïc Jugue ont un statut flottant : ni photographie ni vidéo mais aussi les deux à la fois. Ce ne sont pas vraiment des vidéos car la dimension narrative en est complètement absente. Ce ne sont pas des photographies, au sens strict, car ils sont animés, mouvants. L'artiste décrit sa démarche en ces termes : « J'ai filmé dans mon atelier un certain nombre de proches, amis, artistes dont le visage m'a intéressé. J'ai essayé de capter un moment de leur précieuse existence devant ma caméra... exactement six minutes et de le restituer dans ces vidéos lentes. Mes images sont sans concession [...] Elles montrent le processus fascinant de la vie qui s'écrit, s'inscrit, se grave sur le visage, sous forme de traits, de rides... formant d'étranges paysages humains. » Les Portraits lents ont un caractère existentiel. La lumière mouvante qui baigne les visages en modifie l'apparence, altérant les traits, déformant les figures, changeant les expressions... Le tout s'ins¬crivant dans une lenteur qui peut devenir douloureuse. Un temps provisoirement ralenti, à la limite de la coagulation, qui met le spectateur dans un état de tension et le force à creuser au-delà de la surface, de l'épiderme, l'oblige à mettre de côté ses préoccupations du moment pour s'ouvrir à l'altérité.

Caroline Leite puise son inspiration dans les petites choses de la vie quotidienne. Chaque jour, lors de ses déplacements, à pied ou en bus, son objectif fixe un regard en mouvement, laissant toute sa place au hasard et à ses aléas qui révèlent des aspects inattendus de lieux pourtant connus. Dans le calme de son atelier, elle sélectionne certaines de ces images et en réalise des tirages, en noir et blanc, sur des blocs de béton, reconstruisant ainsi, a posteriori, des tranches d'histoires urbaines qui croisent l'expérience personnelle de l'artiste, son imagination fertile mais aussi celle du spectateur-voyeur-regardeur. Caroline Leite se comporte comme une archéologue du cadre de vie citadin quotidien mais aussi comme une observatrice impuissante de la fuite du temps.

Le travail de Laetitia Lesaffre, photographe, peintre et laqueuse, explore le reflet. Dans la descendance directe du courant pictorialiste, elle cherche à dissoudre la frontière entre peinture et photographie. Ses noirs profonds, son recours au clair-obscur et ses mises en page intrusives renouent avec la tradition de la peinture baroque italienne, du caravagisme ou de certains portraitistes du Siècle d'Or espagnol. Ses productions, à l'aspect insolite, sont pourtant naturelles, sans traitement informatique. Elle les réalise en capturant les reflets de ses modèles dans ses laques. Les clichés résultants donnent l'illusion d'avoir été pris à travers un verre cathédrale ou une vitre embuée. Le spectateur se trouve en position de voyeur devant ces sujets déformés qui émergent d'une profonde obscurité. Frêles, instables et fragiles, ces images récusent toute volonté narrative. Elles mettent en scène un sujet qui regarde son reflet et se sent regardé, dans une chaîne introspective ininterrompue dans laquelle l'artiste, ses laques et son appareil de prise de vue ne sont que des maillons contribuant à la glorification du seul sujet. Le temps y est suspendu, comme s'il s'agissait d'une image résiduelle d'un rêve dont on ne se rappelle ni le lieu ni l'époque à laquelle elle appartient. La référence au miroir, traditionnel symbole de pureté de l'âme dans les civilisations extrême-orientales, pousse à la fois à la méditation mais aussi à une forme de vertige, de mise en abîme : le modèle émerge de l'obscurité, se découvre, se sent regardé et se découvre regardant... Il est simultanément sujet et objet... Il échappe à son image, ouvrant ainsi la porte à d'autres interprétations du corps, du portrait, et ébranlant les certitudes acquises sur ce qu'est ou devrait être la photographie... Laetitia Lesaffre nous invite aussi à aller au-delà des apparences, à nous intéresser à cette partie de l'âme vouée à la vie inconsciente et mystérieuse, échappant à la raison, pour révéler les empreintes du passé, les rêves, les intuitions du cœur et de l'esprit.

Thibault Messac est un plasticien tératologue. Il s'intéresse aux déformations, aux altérations qui engendrent ces monstres plus ou moins familiers, générateurs d'un sentiment d'attraction-répulsion, de cette inquiétante étrangeté qui habite toutes ses compositions. Son travail s'appuie sur une observation quasi scientifique de l'anatomie des végétaux, des paysages ou des corps qu'il se propose de manipuler. Il essaie d'en comprendre la structure, les articulations, les modes de croissance, avant de leur appliquer un processus de déformation et/ou de multiplication. Les monstres résultants semblent ainsi plausibles à défaut d'être possibles. L'informe, chez Thibault Messac, n'est pas accidentel. Il répond aux lois d'une biologie aux principes de base, certes farfelus, mais cohérents. Sa démarche s'apparente à celle de certains surréalistes -on pense notamment aux structures molles de Salvador Dalí - mais avec un systématisme scientifique presque forcené que Breton et ses amis auraient certainement condamné. Après s'être longtemps concentré sur des structures animales, dans ses dernières compositions Thibault Messac s'intéresse à des végétaux et à des paysages dont on imagine qu'ils ont été soumis aux radiations d'un univers post-apocalyptique. Ses tirages photographiques, sur des bâches, peuvent atteindre 10 mètres de largeur, ce qui accentue leur caractère monumental et oppressant.

Pauline Moukoukenoff s'intéresse aux cultures urbaines, et particulièrement aux danseuses et danseurs afro-européens, avec l'acuité d'un reporter et la sensibilité d'une plasticienne. Sa démarche s'apparente à celle d'une ethnologue ou d'une anthropologue, jetant un regard tour à tour critique, attendri ou amusé sur son environnement, tout en essayant d'en extraire les singularités. Elle se pose en spectatrice quelque peu extérieure au système qu'elle observe, dans un effet de distanciation voulue et peut-être imputable à ses racines paternelles géographiquement lointaines, kalmoukes. Ceci n'exclut aucunement l'empathie avec ses sujets. Bien au contraire... Il y a, chez elle, une véritable volonté de mise en scène. Quand des personnages apparaissent dans ses photographies, ils sont méticuleusement maquillés, leurs vêtements sont choisis avec soin, leurs poses travaillées, comme un sculpteur le ferait avec ses modèles, les lumières étudiées comme pour le tournage d'un film. L'univers de ses clichés est souvent insolite, comme étranger à la vie grouillante qui se manifeste dans la rue, mais les éclairages subliment la texture des peaux et la simplicité du textile des vêtements. Ses personnages, nous racontent une histoire dans laquelle il est question de proximité et de distance, de l'importance que chacun attache à son partenaire, de fraternité, d'énergie rayonnante, de joie de vivre... et de bien d'autres choses encore, que le spectateur ressentira en fonction de son expérience personnelle, de son histoire.

Françoise Peslherbe pratique le photomontage avec un humour corrosif et dévastateur, ce qui n'exclut pas des pages d'attendrissement et de sentimentalisme. Elle observe ses semblables et leur environnement, saisit des expressions, des éclairages, des détails invisibles du plus grand nombre, les détourne et leur donne un tout autre sens. Chacune de ses compositions est un fragment d'une étude sociétale qui remet en cause les habitudes et la façon d'appréhender notre quotidien. Chez Françoise Peslherbe, les structures impersonnelles en béton, la signalisation routière, le mobilier urbain deviennent éléments d'un monde irrationnel dans lequel des personnages colorés jouent une partition imprévue, se prêtent à des jeux apparemment futiles, mais avec l'application et le sérieux propres aux grands projets. Ils apportent une touche acidulée, inattendue et décalée, à la grisaille ambiante, entrouvrant ainsi la porte vers d'autres façons de regarder notre environnement.

Alain Rivière-Lecœur est photographe, mais on pourrait aussi le qualifier de sculpteur. Pour sa série des Chairs de Terre, il réalise des compositions en assemblant des modèles nus, les enduit d'argile puis les photographie. On y découvre une réflexion sur le mouvement et l'immobilité. La photographie fige et fixe le mouvement. Dans le cas des Chairs de Terre, ce mouvement des corps est doublement figé. Tout d'abord par la terre qui les couvre, puis par la prise de vue. Pour autant, il n'y a rien de statique dans ces compositions. On devine une chorégraphie sous-jacente que rien ne semble pouvoir suspendre. On peut aussi les lire dans le sens inverse de leur réalisation, comme une éclosion, un surgissement des corps depuis leur gangue terreuse. Il y a aussi un évident souci de rendre compte de la qualité de la peau, de cette délicate frontière entre le corps et son environnement, une volonté de magnifier l'épiderme, en le masquant pour que le regard de l'observateur le dévoile à son tour et, ce, avec une grande sensualité et sans la moindre impudicité. Le contact de la peau et de la terre exacerbe l'intimité des corps, communiquant au spectateur tout un spectre d'émotions. Après ses Chairs de terre, Alain Rivière-Lecœur en vient à des Chairs de pierre. Le principe reste le même : couvrir la peau de modèles nus de matière minérale et les assembler pour réaliser de véritables sculptures vivantes qui sont alors photographiées. Dans cette nouvelle série, on peut imaginer une forme de régression psychanalytique vers un état de conscience que l'artiste n'hésite pas à qualifier de primal. Il s'agirait donc, ici, de la reviviscence corporelle et psychologique d'un traumatisme ancien. Et ce traumatisme ne peut être que celui de la naissance. Les cavités minérales où les corps nus sont recroquevillés ne seraient donc que des poches amniotiques dans lesquelles les personnages sont prostrés en position fœtale. La pierre enfanterait des humains, comme dans l'antique mythe de Deucalion et Pyrrha. De toute évidence, ces corps ne sont pas conquérants. Ils sont faibles, fragiles, malgré leur aspect minéral, et éprouvent le besoin de se protéger.

Vernissage de l'exposition "La photographie et ses dérivés"
Location: Espace d'art Chaillioux Fresnes 94‏
7, rue Louise Bourgeois
94260 Fresnes
M° RER C Gare de Chemin D'Antony
France
Mobile : +33 (0)6 89 91 47 00
Mail : contact@art-fresnes94.fr
Internet Site : www.art-fresnes94.fr
Date: Saturday, November 10, 2018
Time: 15:00-19:00 CET

id : 98586


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